Chaque année, des milliers de familles musulmanes en France font le même choix, porté par la même conviction : inscrire leurs enfants à un cours d'arabe. Dans une mosquée, dans un institut, dans une association de quartier. Le souhait est profond, sincère, souvent lié à une volonté spirituelle autant que culturelle : que leurs enfants puissent lire le Coran, comprendre la prière, accéder à leur héritage linguistique.

Les enfants commencent. Ils apprennent l'alphabet. Ils récitent. Ils copient. Pendant un an, deux ans, parfois trois. Puis, lentement, quelque chose se délite. L'enfant résiste. Il ne veut plus y aller. Il oublie ce qu'il a appris d'une semaine à l'autre. Il ne comprend pas ce qu'il lit. Il déchiffre sans saisir. Il ânonne sans progresser.

Au bout de trois ou quatre ans, beaucoup de familles abandonnent. Non par désintérêt, mais par épuisement. L'enfant n'a pas appris à parler arabe. Il ne comprend pas un texte simple. Il ne sait pas formuler une phrase. Et pourtant, il a été assidu. Ce constat, je ne l'invente pas. Je l'ai observé, répété, documenté. Et c'est précisément ce constat qui m'a poussée à mener plusieurs conférences dans les mosquées en France sur l'enseignement de l'arabe aux enfants francophones.

Commençons par reconnaître ce qui mérite de l'être

Les femmes qui enseignent l'arabe dans nos mosquées sont, dans l'immense majorité des cas, des femmes dévouées, sincères, animées par une intention noble. Elles donnent de leur temps, souvent bénévolement, pour transmettre une langue qu'elles aiment et qu'elles maîtrisent. Et il faut saluer cela. Sans elles, il n'y aurait tout simplement pas de cours d'arabe dans la plupart des structures associatives et cultuelles de France.

Ce que je m'apprête à exposer ici n'est pas une critique de ces enseignantes. C'est une critique d'un système qui les envoie enseigner sans leur donner les outils adaptés au public qu'elles reçoivent. Car il y a une différence fondamentale entre maîtriser une langue et savoir l'enseigner. Et il y a une différence encore plus grande entre enseigner une langue à quelqu'un qui la possède déjà et l'enseigner à quelqu'un pour qui elle est étrangère.

L'erreur de raisonnement la plus répandue

L'idée la plus répandue, et la plus problématique, est celle-ci : si quelqu'un parle bien arabe, il peut l'enseigner. C'est faux. Parler une langue, même parfaitement, ne signifie pas savoir la transmettre. Et la transmettre à un enfant dont la langue dominante est le français, c'est un exercice qui relève d'un champ disciplinaire à part entière.

Enseigner, c'est un métier. Enseigner une langue à quelqu'un qui ne la possède pas comme langue première, c'est une discipline à part entière : la didactique des langues.

La didactique des langues étudie comment une personne acquiert une langue seconde ou étrangère. Elle analyse les mécanismes de l'apprentissage, les types d'erreurs, les stratégies d'enseignement les plus efficaces selon le profil de l'apprenant. C'est un domaine de recherche, avec ses protocoles, ses résultats, ses outils. Et il est largement ignoré dans les structures d'enseignement communautaire en France.

Langue maternelle et langue étrangère : deux mondes distincts

Lorsqu'un enfant grandit dans un environnement arabophone, il acquiert la langue naturellement, par immersion. Il entend, il répète, il comprend par le contexte. L'école vient ensuite structurer ce qu'il possède déjà : la grammaire, l'orthographe, la lecture. L'enseignant peut se permettre de parler uniquement en arabe, de donner des consignes complexes, d'exiger un niveau de compréhension élevé. Car l'enfant a déjà la langue en lui.

Ce n'est pas du tout la même situation pour un enfant francophone. Cet enfant n'a pas la langue. Il ne la comprend pas. Il ne la reconnaît pas à l'oreille. Il ne peut pas deviner le sens d'un mot par le contexte. Pour lui, l'arabe est une langue étrangère, et elle doit être enseignée comme telle.

Or ce qui se passe dans beaucoup de mosquées, c'est exactement l'inverse. Les enseignantes, formées dans des systèmes arabophones, utilisent des méthodes conçues pour des enfants qui possèdent déjà la langue. Elles enseignent à des enfants francophones comme si ces enfants étaient arabophones. Et ça ne fonctionne pas.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est de l'absence de formation.

Ce qui se passe réellement en classe

Quand un enfant francophone est plongé dans un cours conçu pour un arabophone, il se retrouve en difficulté dès les premières semaines. Il ne comprend pas les consignes. Il ne saisit pas le lien entre ce qu'il lit et ce que cela signifie. Il répète sans comprendre. Et très vite, la frustration s'installe, chez l'enfant, chez l'enseignante, chez les parents.

Dans de nombreux cas, cette frustration produit des comportements qui aggravent la situation. L'enseignante, démunie, recourt à des phrases qu'elle pense motivantes mais qui sont en réalité culpabilisantes :

« Tu ne fais pas d'efforts. »
« Tu n'écoutes pas. »
« Les autres y arrivent, pourquoi pas toi ? »

Ces phrases ne sont pas prononcées par méchanceté. Elles sont le signe d'un système à bout de souffle, où l'enseignante ne comprend pas pourquoi l'enfant n'avance pas, et où l'enfant ne comprend pas ce qu'on attend de lui. L'enfant finit par intérioriser l'idée qu'il est mauvais en arabe, qu'il n'est pas fait pour ça. Et à l'entrée au collège, quand les contraintes scolaires s'alourdissent, il décroche définitivement.

Ce que la didactique des langues change concrètement

Lorsqu'une enseignante est formée à la didactique du français langue étrangère ou de l'arabe langue étrangère, tout change. Elle n'arrive plus en classe avec les mêmes attentes. Elle ne juge plus l'enfant sur ce qu'il ne sait pas. Elle part de ce qu'il sait.

Elle comprend que les erreurs de l'enfant ne sont pas des signes de paresse, mais des indices précieux du stade d'acquisition où il se trouve. Elle sait construire une progression séquentielle, où chaque notion s'appuie sur la précédente. Elle utilise des supports variés : images, jeux, dialogues, mises en situation. Elle crée un environnement sécurisé où l'enfant ose parler, même mal, parce qu'il sait qu'il ne sera pas humilié.

Elle sait aussi intégrer la dimension spirituelle comme moteur de motivation, sans en faire un outil de culpabilisation. L'enfant apprend l'arabe parce qu'il en perçoit le sens, parce qu'il voit qu'il progresse, parce qu'il se sent capable.

Ce que change la didactique

Pourquoi ces conférences dans les mosquées

C'est pour répondre à tous ces manques que j'ai mené plusieurs conférences dans les mosquées en France, spécifiquement pensées pour les enseignantes des mosquées et des instituts islamiques.

Ces conférences ne partent pas d'un modèle théorique plaqué de l'extérieur. Elles partent de la réalité de ces enseignantes. De leurs classes. De leurs difficultés. De leurs questions. L'objectif est simple : reconnaître leurs compétences linguistiques, saluer leur engagement, et leur donner les clés pédagogiques qui leur manquent.

Parce que le problème n'est pas qu'elles ne savent pas l'arabe. Le problème, c'est qu'on ne leur a jamais appris à enseigner l'arabe à des enfants qui ne le parlent pas. Ce sont deux choses fondamentalement différentes.

Parce que les enfants méritent mieux que d'abandonner après quatre ans de cours. Parce que la langue arabe mérite une excellence pédagogique à la hauteur de sa place dans notre tradition.

Ce que nous pouvons changer ensemble

Ce message s'adresse à tout le monde. Aux responsables de mosquées, qui peuvent ouvrir leurs portes à ces conférences et encourager leurs enseignantes à s'y former. Aux parents, qui peuvent exiger un enseignement de qualité pour leurs enfants, et ne pas se contenter du simple fait qu'un cours existe. Aux enseignantes elles-mêmes, qui peuvent reconnaître, sans honte et sans culpabilité, qu'il leur manque des outils, et qu'il n'y a aucun déshonneur à se former.

La langue arabe est la langue du Coran. Elle mérite qu'on lui consacre l'excellence pédagogique qu'elle exige. Et cette excellence commence par la formation de ceux et celles qui la transmettent.

Nous avons la possibilité de changer les choses. Pas en critiquant ce qui existe, mais en l'améliorant. Pas en remplaçant les enseignantes, mais en les accompagnant. Pas en important des méthodes déconnectées de notre réalité, mais en construisant des approches qui tiennent compte du contexte linguistique, culturel et spirituel de nos enfants.

Qu'الله nous accorde la sagesse de transmettre cette langue avec la rigueur et l'amour qu'elle mérite.